Octopus

Philomene Longpre

OCTOPUS (2003) Philomène Longpré. Galerie OBORO, Groupe Molior, Montréal, 2003

 

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Description

OCTOPUS— Installation robotique interactive

(Environnement immersif, membrane vidéo, robotique, système de contrôle et de capteurs, interface numérique, projection vidéo, 
performance, personnage virtuel et sons numériques)

Ce système explore comment les gens s’adaptent à leur environnement tout en y étant contraints. Un personnage virtuel est projeté sur une structure robotique composée de lattes verticales, celles-ci sont activées par les visiteurs grâce à des interrupteurs magnétiques et des senseurs infrarouges placés stratégiquement dans la salle d’exposition. Octopus est composé de trois modes de communication dont l’attente, la réaction et la construction de son espace. Octopus, une installation immersive, où des images et des sons sous-tendent des réflexions sur la façon dont les associations et interactions avec les autres sont influencées par l’espace que nous occupons. Cette œuvre a reçu le prix Judith Hamel pour son innovation lors du Festival FICFA en 2005, ainsi que le prix d’Excellence Nouveaux Médias en 2003 de l’Institution Hexagram. Représenté par le groupe Molior, ce projet fut exposé au Hong Kong Art Center à Hong Kong (2007), au 19e Festival International FICFA à Moncton (2005), au Festival FILE – Electronic Art Festival à Sao Paulo, Brésil (2004), à la galerie Oboro à Montréal (2004) et à la SAT, société des arts et technologies (2003).

Équipement

Max-Msp/Jitter, arduino processeur, interrupteurs magnétiques et des senseurs
PIR infrarouges, enceintes, colonne en bois, structure robotique (dispositif).

Dimensions

structure robotique (dispositif vidéo): 7 (l) x 8 (h) x 0.5 (l) pieds
espace obscure mininum: 25 (L) x 18 (L) x 11 (h) pieds

Prix

  • Le prix Judith Hamel Art Numérique. FICFA. Canada. 2005
  • Prix d’excellence en Arts Numériques, HEXAGRAM Centre de recherches et création. mai 2003.


Expositions


Publications



Texte d’accompagnement de l’exposition

Octopus – Une installation vidéo interactive de Philomène Longpré
Julie Bouchard, Commissaire invitée par le Groupe Molior

L’espace nous donne corps. Il nous dresse à la verticale, nous étend contre l’horizon, module nos gestes et même nos pensées ou sentiments. Nous l’imaginons vide, alors qu’il est chargé et contraignant. Nous le pensons géographique, social, national, économique, relationnel, culturel, virtuel ou spirituel, alors qu’il est tout cela à la fois. Composite et lié au temps, l’espace est une dimension déterminante de notre relation au monde.

Depuis longtemps, l’espace constitue l’objet des recherches plastiques et esthétiques de Philomène Longpré. Jeune artiste, elle s’intéressait à ses espaces intérieurs, cherchait à leur donner formes et couleurs pour les rendre visibles. Très vite, elle réalisa que ses espaces intérieurs débordaient sur l’extérieur. Elle les suivit jusqu’en Asie. Là, dans ces pays où le nombre se fait multitudes, elle redécouvrit l’espace par le manque et l’encombrement. Elle découvrit que, lorsque l’espace se définit dans l’altérité, elle n’est plus toujours sujet de ses propres mouvements. Entourée et même cernée par l’Autre, elle sentait les mouvements de ce dernier résonner en elle. Mais c’est aussi là, dans un espace contraignant, qu’elle sentit la prégnance d’un autre espace, non plus physique et limité, mais virtuel et potentiellement infini et où elle pourrait, peut-être, se déployer dans la singularité. Espace physique, espace virtuel, espace propre… De son séjour en Asie, Philomène Longpré revient avec une conception renouvelée de l’espace. Il lui semble désormais aussi composite que relatif à celui qui l’éprouve, aussi déterminant sur celui qui y passe que potentiellement déterminé par celui qui l’habite. Rentrée à Montréal, Philomène Longpré apprend à rendre cet espace visible au sein du programme d’art électronique de l’Université Concordia.

L’image vidéo, le langage numérique et les technologies digitales, le corps et l’espace d’intervention deviennent les composants premiers des travaux de Philomène Longpré. L’image vidéo lui permet de délocaliser l’espace, de le démultiplier et d’avoir prise sur le temps. Elle commence à créer des objets spatio-temporels que les technologies digitales ouvrent sur l’espace quotidien. Numérisée, l’image devient sensible aux mouvements captés dans l’environnement. L’espace de Philomène Longpré devient hétérogène ; les frontières entre image et réalité, espace virtuel et espace physique s’estompent. L’être humain y est à la fois sujet et objet d’un mouvement continu. Il doit éprouver les contraintes exercées par l’espace, s’y adapter et y trouver son espace propre. Sa corporalité entière atteste l’intégralité de sa présence ; il fait à la fois corps avec l’environnement et s’en détache pour l’intégrer par l’esprit. Dans les installations vidéo Plato’s cavern (2000), Cycle (2001), Passage (2002) et Silence inexistant (2002), Philomène Longpré fait de la conquête de l’espace un enjeu esthétique. Enjeu repris dans Octopus (2003), où l’espace est réseautique, le temps cyclique et l’individu, constamment redéfini par l’Autre.

Un corps\sujet
Installation vidéo-interactive, Octopus forme un environnement intégrant, à son insu, le visiteur. Ce dernier y découvre d’abord une image vidéo projetée sur une structure suspendue dans l’espace. Mobile, la structure est composée de lattes étroites et verticales. Elle ne touche pas le sol, mais y projette son ombre. Elle offre support à l’image, mais laisse aussi passer sa lumière entre ses lattes ; dans l’espace arrière se dessinent des traits lumineux. Source d’ombre et de lumière, la structure et l’image font corps avec l’environnement. L’image y introduit une dimension temporelle cyclique ; son mouvement compte trois temps, mais ni début ni fin. Les temps se suivent sans se précéder.

Premier temps. Un individu se construit un espace propre. Né de l’image, il fait corps avec la structure, qu’il déborde par son action. Ni homme ni femme, il ne montre pas de visage, n’a pas d’identité précise, n’incarne pas d’état particulier. C’est un être ; c’est le verbe être lui-même. La matière dont il a besoin pour se construire un espace ne se trouve pas dans son environnement immédiat, mais bien au-delà. Il la tire d’un ailleurs supérieur à la structure. Lentement, suivant un mouvement unissant le ciel à la terre, il s’entoure d’une matière fine et translucide qui, tantôt, l’enveloppera, le protégera sans l’enfermer. Pour l’heure son projet, en train de se faire, l’absorbe et le fait étranger à ce qui se qui se passe dans son environnement. Chacun de ses mouvements est serein. Il en est le sujet. Et c’est en tant que corps\sujet d’une action qui les exclue qu’il est observé par les visiteurs.

À la conquête de l’espace
Deuxième temps. L’individu s’est arrêté. Il a le corps entouré de fils minces et translucides. Toujours partie de l’environnement, il y a construit son espace. L’environnement d’Octopus s’est enrichi. L’espace physique, lieu commun à l’individu comme aux visiteurs, héberge maintenant un espace propre au premier. Touchant à la fois à la terre et au ciel, c’est une petite cosmogonie. L’individu s’y installe dans l’attente, mais son attente est sans véritable objet. Elle ne traduit rien d’autre qu’une présence pleine et entière au monde. Son regard se tourne vers le monde, vers les visiteurs.

Si l’individu n’est maintenant que présence dans Octopus, les visiteurs y deviennent interacteurs, mais à leur insu. Volontairement, ils essaieront peut-être d’établir un échange avec l’être qui semble maintenant les observer et attendre d’eux quelque chose. Mais quoi ? Philomène Longpré laisse les visiteurs répondre à la question librement. L’espace d’Octopus devient l’espace que chacun peut éprouver à sa façon. Le multiple et le relatif sont invités à se déployer. Ils seront observés comme tels. Mais quelles que soient leurs actions, si les visiteurs provoquent un changement dans l’environnement d’Octopus et si l’individu répond à ce changement, de part et d’autre, ça ne sera jamais volontairement.

Troisième temps. Truffé de senseurs, l’espace d’Octopus est innervé. Il capte les mouvements des visiteurs sans que ceux-ci n’en soient conscients et les renvoie vers la structure. Fragile, la structure réagit et ses réactions entraînent l’image dans un mouvement à la fois destructeur et transitoire. L’espace propre à l’individu est secoué, puis détruit. L’individu perd ses contours, se fond dans un environnement devenu chaotique. Tout n’est plus que réactions. Tantôt sujet de ses mouvements, l’individu est maintenant objet d’un mouvement dont il ne connaît pas la source. Il est emporté comme l’est la structure. Puis peu à peu, tout se calme ; la structure retrouve sa stabilité, l’image reprend forme, l’individu réapparaît, présence corporelle singulière. Et affirmant par sa simple répétition la nécessité du geste, il reprend la construction de son espace propre dans un environnement toujours aussi sensible à la présence de l’Autre.

Frontières du sujet
Octopus rend visibles les liens qui, se jouant de la conscience, unissent les individus partageant un même espace-temps. En plaçant l’être humain au sein d’un espace réseautique, Philomène Longpré l’a fait objet de flux constants et omnidirectionnels. En le mettant en mouvement, elle lui a donné corps. En le faisant sujet d’une petite cosmogonie, elle l’a individualisé au sein du groupe. Et enfin, en rendant le corps/sujet sensible à son environnement, elle a exploré les frontières de l’individualité. Dans Octopus, l’individu ne prend forme dans l’espace qu’en intégrant la présence de l’Autre dans ses mouvements et reste, toujours, forme émergente.

Julie Bouchard | Juie Bouchard : Active dans le milieu de la danse et des arts médiatiques depuis 1999, Julie Bouchard a signé nombre de textes critiques dans les pages du Devoir et de la revue Liberté. Elle signe le présent texte à titre de commissaire invitée par Le Groupe Molior.